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Le statut du sculpteur en Afrique noire
  • Pour les statues :

Comme on l’a vu dans le chapitre « Art & société » d’art-africain.fr, les sculpteurs prennent la suite des devins guérisseurs pour donner une forme visible correspondant à l’un des innombrables génies ou esprits qui peuplent l’imaginaire africain.

Le devin guérisseur donnait à son patient toutes les indications nécessaires à transmettre au sculpteur pour qu’il officie. Il n’était pas question d’art, le sculpteur n’était qu’un artisan qui allait créer une statue utile, efficace par rapport à l’objectif fixé par le devin. L’objectif premier n’était pas de réaliser un objet que l’on puisse admirer, mais un support qui serait susceptible d’accueillir le génie en son sein pour l’attirer,  le séduire, l’apaiser.

Le sculpteur ne cherchait pas à copier la nature. Il cherchait à créer une forme nouvelle apte à capter les énergies sauvages des génies et les rendre favorable au groupe ou à la personne. Le sculpteur faisait appel à son inconscient pour réaliser une statue.

Cependant le sculpteur n’œuvrait pas dans une liberté totale, il devait respecter les mythes, les traditions de représentations liés aux rites de chaque culte. La statue devait correspondre aux désirs supposés des génies et des ancêtres pour qu’ils consentent à s’y incarner. Ainsi chez les Baoule de Côte d’Ivoire, très sensibles au beau d’une façon générale, même une statue destinée à accueillir un génie supposé très laid devait être belle pour qu’il soit flatté et accepte de s’y intégrer.

Enfin l’œuvre devait être acceptée par le commanditaire. Ce dernier était de toutes façons capable de se rendre compte de l’esthétisme de la statue qui vaudrait estime pour le sculpteur et son possesseur.

Il existait parfois une compétition d’une rudesse importante et permanente entre les clients pour s’approprier les services d’un artiste réputé et se servir de ses œuvres pour accroître leur prestige. La rivalité entre les forgerons Bamana peut aller jusqu’à l’utilisation du poison ou de la sorcellerie pour détruire la famille d’un rival. Ils n’hésitaient pas à employer la calomnie pour réduire à néant les relations privilégiées entre un forgeron et ses clients.

  • Pour les masques :

Très souvent, les masques étaient réalisés par des sculpteurs professionnels, jamais une femme, toujours un homme. Généralement il ne participait pas aux danses. Parfois cependant c’était le danseur qui réalisait lui-même le masque. La forme d’un masque est traditionnelle, elle échappe au temps. Ainsi en côte d’Ivoire, si un masque était détérioré  ou détruit, on en faisait une petite réplique servant de refuge temporaire à l’esprit du masque. Cet esprit allait ensuite se révéler en rêve à son futur danseur qui allait trouver un sculpteur pour lui en passer la commande. Professionnel ou non, l’artisan devait se conformer au modèle existant. Il travaillait en grand secret, car le masque n’était jamais considéré comme la création d’un homme. On lui attribuait toujours une origine surnaturelle : trouvé en brousse ou donné par un esprit, il y a très longtemps. Malgré l’importance de ses préparatifs, c’était seulement sa première apparition en public avec le rituel approprié qui donnait au masque son caractère sacré. Jusque là il n’était pas nécessaire de prendre des précautions particulières en le manipulant car le masque n’avait pas récupéré sa charge de puissance occulte.

  • Communément au masques et statues :

Le sculpteur était presque toujours un professionnel ayant suivi un apprentissage d’une durée allant de 6 à 10 ans pour être préparés aux interdits, avantages, dangers, charges et droits inhérents à leur corporation. Il atteint alors une trentaine d’années. A la fin de son apprentissage, un artiste africain a acquis une dextérité correspondant à sa vision, ce qui signifie qu’il est capable de sculpter directement, sans croquis préliminaires, car il a dés le départ une remarquable perception de l’objet fini. Il n’est pas exclu qu’un jeune extrêmement doué saute des classes d’âge.  Cependant, qu’il reste chez son maître ou prenne son indépendance, il est impensable de lui demander de réaliser une sculpture dont l’usage et la vocation religieuse soit destinés à des hommes d’une classe d’âge supérieure. Selon les régions, il pouvait être aussi forgeron et éventuellement aussi remplir des fonctions religieuses et sociales. D’une façon générale l’activité artistique est un second métier, accessoire, toutefois source de revenus dépassant à l’occasion la profession principale, l’agriculture. Dans de nombreuses ethnies, la charge d’artiste pouvait être héréditaire. Cependant il existait des soupapes de sécurité, malgré les traditions. Ainsi, chez les Senoufos,  si les jeunes héritiers de la charge étaient jugés insuffisamment doués, l’artiste instructeur  peut faire entrer en apprentissage des cousins éloignés. Dans d’autres ethnies, Dan, Tshokwe, Igbo, on devient sculpteur par vocation et reconnaissance de son talent.

Lorsque la demande est importante, le sculpteur professionnel peut avoir un véritable atelier avec des ouvriers et des apprentis, surtout quand il peut être amené à fabriquer des objets pour des peuples voisins, cas plus fréquent qu’on ne le croit et qui comporte des incidences sur les échanges stylistiques.

Souvent le sculpteur disait que la forme d’un masque ou d’une statue lui était apparue au cours d’un rêve, ou au cours d’une promenade en forêt, à l’instigation de l’esprit. Durant son travail, qui consistait à traduire cette vision en réalité, le sculpteur devait accomplir certains rites et rester en état de pureté.

L’artiste était conscient de la valeur religieuse de son travail. Œuvrant dans la solitude, se soumettant parfois au jeûne ou à l’abstinence sexuelle, son travail étant parfois accompagné de chants et de sacrifices.

Dans la pratique, le sculpteur choisissait l’arbre correspondant le mieux à l’œuvre dont il était chargé et il coupe le tronc. Il accomplissait le cas échéant des rites pour ne pas courroucer le génie de l’arbre. La fabrication obéira à des prescriptions d’autant plus strictes que l’effigie occupe une place importante sur le plan religieux. Le sculpteur dégrossit le bloc de bois et le divise, pour une statue, en masses principales : tête, torse, jambes. Il dégage alors des formes plus précises (par exemple les éléments du visage) et sculpte les détails. La pièce est ensuite polie, puis noircie ou peinte. La première phase nécessite une hache, les trois suivantes l’herminette, la dernière le couteau et un abrasif.

Un poids des traditions important mais qui peut laisser la place à des innovations artistiques.

La sculpture africaine est un art sans esquisses, sans études, sans dessins préparatoires. Les sculpteurs ont dés le départ une remarquable perception de l’objet fini. Ils passent directement du concept à l’exécution. Ainsi la rapidité de la transmission de l’œuvre à son commanditaire est foudroyante. La critique est souvent immédiate et définitive. Deux forces sont en présence, en réalité, dans la création d’une sculpture africaine traditionnelle : le style défini en fonction du type de l’objet, et la vision personnelle du sculpture. Malgré le poids de la tradition, qui a pu annihilé, chez les Baoulés, toute tentative d’originalité et d’évolution, il a existé des artistes « dissidents » chez certaines ethnies « plus souples » qui ont pu faire passer des solutions esthétiques novatrices en certaines occasions, telles que : le renouvellement d’un culte, la variation d’un mythe, l’émigration, les alliances, les conflits sociaux.

Les déformations ou maladresses parfois repérées dans une sculpture par un œil occidental ne sont pas le fruit d’une inexpérience mais issues de la volonté de représenter une forme susceptible de satisfaire un esprit et non une reproduction fidèle de la nature humaine.

On ignore presque toujours le nom des sculpteurs du passé, cependant certains on pu avoir une certaine réputation dans le passé et obtenir des commandes dans des villages souvent éloignés du leur.