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Beauté & influence de l’art africain sur l’art moderne en Afrique noire

La photographie pouvant potentiellement reléguer, aux yeux de certaines personnes, la peinture figurative au rang d’idéal superflu, les artistes occidentaux du 20ème siècle surent très vite apprécier la valeur de la sculpture africaine. Ils prirent ce qu’ils virent pour des interprétations libre de la nature, sans aucun canon réaliste imposé, et se dirent  qu’ils pouvaient de même libérer leur art propre. En réalité ils se trompèrent en croyant que l’artiste africain ne connaissait pas d’entraves. L’arrivée de nouvelles sculptures africaines en Europe montra bientôt que leurs créateurs travaillaient dans le cadre d’une tradition créatrice en évolution depuis des siècles.

On est ainsi arrivé à soutenir que la découverte de la sculpture africaine fut un évènement de portée semblable à la découverte de l’Antiquité classique par la culture de la Renaissance.

L’art africain plaît de plus en plus et la fin des années 1980 a vu les côtes grimper singulièrement. Pourquoi ? Tout d’abord, simplement parce que la rupture avec le figuratif dans l’art occidental, qui doit tant à la découverte de l’art africain part nos peintres et sculpteurs, nous a rendu plus réceptifs à ce type de formes.  Ensuite, les arts africains sont tellement variés, qu’ils y en a pour tous les goûts.

Le regard colonialiste face à l’art africain.

A la fin du 19ème siècle, le statut de l’objet africain est au cœur des débats scientifiques, notamment en matière de muséologie. Les premiers musées d’ethnographie naissent dans la 2ème moitié du 19ème  siècle. Dés 1830, Edme-François Jomard (1777-1862), directeur du dépôt géographique à la bibliothèque nationale de Paris, plaide en faveur d’un projet de musée d’ethnographie, qui rassemble les pièces rapportés par les voyages scientifiques. L’objectif est d’évaluer le degré de développement des sociétés primitives avant qu’elles n’aient reçu les bienfaits de la civilisation occidentale. La peinture était considérée comme l’art des peuples évolués, tandis que la sculpture était celui des peuples « primitifs ». Cette classification muséographique s’inscrit parfaitement dans le mouvement de pensée qui prévaut au moins jusqu’à la fin du 19ème siècle. Ainsi Baudelaire formule-t-il en 1846 le même type d’appréciation : «  L’origine de la sculpture se perd dans la nuit des temps ; c’est donc un art de Caraïbes. En effet, nous voyons tous les peuples tailler fort adroitement des fétiches longtemps avant d’aborder la peinture, qui est un art de raisonnement profond, et dont la jouissance même demande une initiation particulière. » NB : ce type d’opinion devait être contredite, s’il en était besoin, par la découverte des grands cycles de peinture préhistoriques.

Selon ces théories, les africains, qui créaient principalement des sculptures, devaient forcément être des peuples inférieurs. Il faut dire, en outre, que dans l’évaluation même de la sculpture, on adoptait les canons de l’art grec ou de la Renaissance, qui privilégiaient surtout l’imitation de la nature. Les masques et les statues, les « idoles » et « fétiches » africains, ne pouvaient que sembler approximatifs, disgracieux et grotesques, et par conséquent œuvres d’hommes faiblement doués, sinon dépourvus de sensibilité artistique.

Le véritable changement d’appréciation de l’art africain vers 1905.

Le véritable changement d’appréciation de l’art africain, se produisit autour de 1905 avec la découverte de la sculpture africaine par des artistes de l’école de Paris et des expressionnistes allemands.

Pour des raisons très différentes, Picasso, Braque, Vlaminck, Derain, Matisse, Gris, Brancusi et Modigliani … en France, Nolde, Kirchner, Heckel, Pechstein, Schmidt-Rottluff … en Allemagne, trouvèrent dans les œuvres africaines un support pour leur révolte contre l’académisme.

Ainsi, les Cubistes et les Fauves, virent dans la sculpture africaine : antinaturaliste, marquée par un refus de l’anecdote et de l’imitation du monde réel, une réponse à leurs recherches d’ordre formel de libération des formes plastiques. Picasso, en 1907, inaugure sa période « nègre », Modigliani allonge ses formes parfois d’une manière proche de celles des Fang du Gabon dont un exemplaire se trouvait dans la collection de Matisse. Guillaume Apollinaire décore son cabinet de statuettes exotiques.

Ainsi, les Expressionnistes, virent au contraire, dans les œuvres africaines, des sources exotiques d’inspiration et un soutien de nature psychologique, émotionnel, à leur tentative de redécouvrir les sources primordiales de l’art et de se les approprier.

Carl Einstein, homme de lettre né en Allemagne en 1885, publie en 1915, qu’il observe les recherches de ses contemporains dans le domaine de l’art et observent qu’ils aboutissent à des œuvres basées sur la construction dans l’espace. Ces artistes, surtout les cubistes, découvraient dans la sculpture nègre qu’elle avait cultivé les formes pures de la plastique.

Commentant une statue de sage Hemba du Zaïre, où la forme de la tête est stylisée sous un aspect ovoïde et où, dans la représentation du corps, tout est réduit à l’essentiel, l’œuvre est érigée comme modèle  type de l’ancêtre vénéré, Einstein analyse qu’un tel art se trouve dans la perfection de la forme et se concentre en elle avec une étonnante intensité, c'est-à-dire que la forme sera élaborée jusqu’à ce qu’elle soit parfaitement refermée sur elle-même. Cela se rapproche des travaux de Brancusi , qui à l’époque de la découverte de l’art nègre aboutit aux mêmes formes pures, à une même tridimensionnalité étonnante et également à un mouvement fixé dans l’absolu..

Cette « formulation claire d’une vision pure » que constate Einstein dans les œuvres africaines est encore illustrée par un masque de buffle des Mama du Nigéria où l’animal est représenté par ce qu’il a de plus essentiel.

Vladimir Markov, peintre d’origine Lettone et théoricien du Futurisme à Petrograd écrit en 1913 : « La nouvelle génération de peintres est reconnaissante à l’Afrique de l’avoir sortie de l’impasse et de la stagnation où se trouvait l’art de l’Europe ». Markov « saisit en action et à leurs sources, dans l’art nègre, ces principes de l’art futuriste qu’il cherche à établir théoriquement ». Pour lui les sculptures africaines « s’imposent par la force, la clarté et la simplicité dans l’expression ». « La symbolique du réel est rendue de façon convaincante, les caractères des dieux et des hommes sont spécifiés ». Pour lui encore, l’art africain, c’est la tendance à représenter l’homme en utilisant des masses libres ne se conformant pas à la nature, en obéissant strictement à des lois plastiques, qui engendrent chez les Noirs une richesse de formes inépuisables. Le langage plastique en Afrique est dominé par la recherche des formes pures et l’utilisation d’une expression symbolique.

D’une façon générale sur les statues, la tête occupe ¼, voire 1/3, de la hauteur totale de la statue. Ce surdimensionnement se conforme à une espèce d’idéal, non de beauté mais symbolique. En effet, si les africains donnent importance exagérée à la tête par rapport au reste du corps humain, c’est pour la raison qu’ils jugent qu’en elle siègent la pensée et les sens les plus nobles de l’homme.

C’est également à cette époque que commencèrent à se constituer les premières collections de sculptures africaines. Masques et statues africaines se trouvèrent, dans des galeries d’art spécialisées, à coté d’œuvres d’artistes occidentaux d’avant-garde. Paul Guillaume fut l’un de ces marchands. L’exotisme, dont Paul Gauguin avait été l’initiateur, devint une mode culturelle, animée par une série d’initiatives éditoriales et musicales, des expositions dans lesquelles l’art africain eu une part très substantielle.

A partir des années 1935, l’art africain avait atteint au niveau des élites littéraires, artistiques…un statut de parité avec les créations artistiques des autres continents, considérés comme « civilisés ».

Actuellement on peut considérer que la boucle des influences réciproques de l’art africain vis-à-vis de l’art contemporain est bouclée. On peut considérer que la sculpture de l’Afrique noire a donné, aux artistes européens du début du 20ème siècle, une nouvelle façon de voir la réalité, un nouveau vocabulaire de formes et une sorte de légitimité. De même l’art des avant-gardes occidentales, avec ses expérimentations, ses altérations formelles, a habitué une part non négligeable du grand public aux déformations expressives de l’art africain. Il a aussi mis en lumière, par comparaison, « le grand classicisme » de l’art africain.

Comment peut-on désigner les œuvres de l’art africain ? D’ « art tribal » ? Non car à l’intérieur d’une ethnie peuvent se trouver plusieurs styles ou sous styles ou un même style peut être commun à plusieurs ethnies ! Il faut voir en Afrique une mosaïque de peuples et de civilisations très différentes, les unes plus évoluées que les autres, mais toutes ayant un patrimoine artistique, qu’ils faut étudier comme les œuvres des civilisations occidentales, amérindiennes ou orientales, dans lesquelles l’artiste a sa part de créateur dans un contexte propre à son peuple et à son époque.