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Art & société en Afrique noire

ART & SOCIETE EN AFRIQUE NOIRE

Avant d’être un plaisir, l’art fut une précaution, une nécessité, un exorcisme pour survivre dans un monde souvent hostile et se concilier les forces environnantes.

En art africain, l’effet, l’efficacité de l’oeuvre priment, ils sont l’aboutissement des intentions de l’artiste, des spécialistes du rituel et des utilisateurs des objets.

L’efficacité de l’œuvre d’art se mesure par le degré d’accomplissement des effets prévus de son utilisation. Pour le sculpteur ou l’officiant d’un rite, savoir à quoi physiquement ressemblent les esprits n’est pas important, ce qui compte c’est ce que les esprits font, comment ils peuvent rendre malade, influer sur la vie de l’homme et comment on peut obtenir d’eux, par des sculptures et des rites, qu’ils soignent, aient un rôle positif sur le cour de la vie de l’homme.

Pour comprendre les arts africains, il n’est pas certain que la visite d’un musée soit la meilleure solution. (Cf : page La sculpture africaine dans son cadre en Afrique) Il faudrait se trouver idéalement seul face à la puissance obsédante des immenses forêts, seul dans la savane ou les étendues désertiques.

C’est dans cet environnement que l’on pourrait ressentir les sentiments de ceux qui y ont vécu dans les siècles passés. leur peur face aux multiples dangers, peur de mourir de faim dans les périodes de famine, peur face aux puissances naturelles, orages, foudre, incendies, peur des grands fauves, peur des maladies implacables et horreur de la mort, peur devant les mystères de l’inconnu, de ces forces qui doivent gouverner le monde, terreur de l’au-delà.

Pour survivre dans environnement presque toujours hostile, l’homme fragile et vulnérable a fait appel à diverses croyances destinées à lui concilier les innombrables forces environnantes, conçues comme des génies invisibles et mystérieux peuplant le monde. Ces génies, ces divinités, il les a suppliés, invoqués. Il a créé au fil des millénaires, des rites destinés à rentrer en communication avec eux. Il les a appelés à son secours. Il a prié, a multiplié les incantations chantées, les danses, les offrandes ou les sacrifices.

Dans le même temps, l’homme africain a demandé à un sculpteur de créer une forme, une image susceptible de servir de réceptacle, de support visible pour l’une ou plusieurs de ces puissances insaisissables, celles qu’il percevait, celles qu’il imaginait sous forme de génies.

Avant d’être un plaisir, l’art fut une précaution, une nécessité, un exorcisme, c'est-à-dire autre chose que de l’art. Une statue d’ancêtre n’est pas faite pour l’agrément des amateurs, mais pour l’apaisement des âmes errantes. Un fétiche doit être une magie, une efficacité taillée dans le bois. L’image d’un dieu n’est pas faite pour être admirée mais pour qu’on se prosterne devant elle.

On a souvent affirmé que l’Afrique ignorait « l’art pour l’art » et que tout art africain était religieux. De tels propos doivent être nuancés. En effet, même si l’art africain a souvent un but religieux:

  • L’art traditionnel africain a ses rôles sociaux, mais certains objets n’ont pas de fonction nettement définie. Ainsi, par exemple, chez les Fons du Dahomey (actuel Bénin), les moulages en laiton d’animaux et de personnages au travail ou en procession n’ont aucun but didactique ou religieux. Fabriqués par le fondeur pour le pure plaisir de l’œil, ils représentent de fait des exemples d’ « art pour l’art ». Ils ont cependant une fonction sociale, entièrement dépendante du sujet présenté. En effet, le laiton étant considéré comme un métal semi précieux, seuls les nantis peuvent se les acheter et ils sont exposés dans les intérieurs comme décoration et marque de prestige pour impressionner le visiteur. Les Dans créent aussi des objets d’art pour le seul plaisir esthétique, mais uniquement en cuivre. Ils sont placés prés du foyer et on les voit dés qu’on entre chez eux. 
  • De même, il n’est pas exact que tout art africain soit religieux. C’est le cas des couvercles de pots des Bawoyo du Cabinda [juste au nord de l’embouchure du Congo (Zaïre)]. En effet, la coutume veut que les époux mangent séparément. Lorsque éclate une brouille conjugale, la femme couvre les mets qu’elle a préparé pour son mari avec un couvercle, orné de personnages qui expriment, par les proverbes qu’ils illustrent, les raisons de son mécontentement. De plus, l’épouse choisit un moment où son mari reçoit des amis, qui pourront, en tant que représentant de la communauté, jouer le rôle d’arbitres. La femme reçoit lors de son mariage un grand nombre de ces couvercles offerts par sa mère et sa belle-mère. Cependant, si aucun ne correspond à son grief, elle en fait fabriquer un.

Dans la plupart des cas, l’homme africain vivait dans le cadre d’une grande famille, d’une tribu ou d’un village dirigé par un conseil des Anciens et un chef de village.

Dans certains cas cependant, l’unité sociale de base n’a pas été le village ou la tribu mais le royaume dominé par un souverain capable de défendre ses sujets contre les attaques des autres tribus, moyennant le paiement de redevances en nature, d’un certain nombre de journées de travail ou d’une participation à son armée. L’art dans ces cours royales avait d’abord pour but de contribuer au prestige du prince, généralement considéré comme étant d’essence divine. Son image n’était déformée que pour tendre à l’idéalisation et l’art devait magnifier sa valeur guerrière, célébrer ses prouesses. Il ne s’agit plus ici d’arts tribaux mais d’art de cours, d’arts royaux.

De forts particularismes régionaux mais quelques tendances générales.

Pour conjurer les multiples dangers qui les menaçaient, les africains isolés dans la forêt ou la brousse ont eu recours à des pratiques religieuses pour implorer l’aide de puissances transcendantes. Le phénomène est général mais ces cultes, ces rites ont varié d’une ethnie à l’autre. Selon les régions, le monde réel et l’au-delà n’étaient pas conçus de la même manière. Il existe au demeurant certaines constantes.

Chaque ethnie s’est forgée un ensemble de croyances permettant d’expliquer l’origine de l’univers, l’introduction du mal et la mort.

Tous les mythes évoquent un Dieu créateur, unique et lointain, qui n’est jamais représenté. On ne lui adresse des prières que si la vie du groupe est gravement menacée. Inaccessible, il n’intervient pas dans la vie humaine individuelle. Les africains croient que les problèmes de ce monde sont confiés par le Tout-Puissant aux soins et à la direction d’esprits secondaires sur lesquels ils supposent que certaines cérémonies magiques ont une grande influence. Dans le but de ce concilier tout ce monde d’esprits invisibles mais présents, certains bienfaisants, d’autres nuisibles, on célébrait des cultes, on adressait aux esprits des prières, des sacrifices ou des offrandes.

Pour l’africain l’homme ne peut être séparé de la nature. L’âme de chaque être humain est une émancipation de cette force vitale partout présente. L’âme humaine ne disparaît donc pas au moment de la mort.

Premiers concernés, les esprits des ancêtres jouaient un rôle capital. Les africains pensent que la force vitale des ancêtres survit après leur mort dans la mémoire de leurs descendants, qui l’entretiennent par des cérémonies rituelles. Bien souvent, la mort apparaît comme un passage vers un au-delà aussi réel que la vie terrestre. Bien souvent, l’ancêtre était considéré comme un gardien qui mettait sa force à la disposition des vivants. Les rituels des funérailles, destinées à favoriser la transformation du mort en ancêtre et à se concilier sa bienveillance, avaient une grande importance et pouvaient durer plusieurs années.

A côté des esprits des ancêtres, les africains se croyaient entourés d’innombrables autres esprits. En premier lieux tous les esprits de la nature : l’esprit des arbres, des gibiers, les esprits des montagnes, des fleuves, des mines de métal, les dieux de l’orage et de l’éclair, de la pluie…Pour les cultures on célébrait des cultes de fertilités pour avoir de bonnes récoltes. Pour avoir une nombreuse descendance, des cérémonies, des rituels étaient destinés à favoriser la fécondité des femmes.

Pour communiquer avec tous ces esprits, il fallait des intermédiaires, des médiateurs humains. Les prêtres, nombreux, transmettaient les demandes et les offrandes des fidèles, dirigeaient les rituels et les sacrifices. Ces prêtres étaient parfois rois, forgerons, plus souvent chefs de lignage. Tout acte rituel, toute cérémonie officiée par le prêtre offre à l’africain un sentiment de sécurité et la conviction que chaque esprit maléfique est contrecarré par un esprit bienfaisant.

Très souvent, le devin, conseillait à son client de faire sculpter une statuette représentant l’esprit qui serait l’objet d’un culte privé ou collectif et recevrait des offrandes.

Le sculpteur jouait alors un grand rôle pour réaliser une représentation fournissant à l’être invisible une possibilité de s’incarner, une sorte de reposoir. Pour l’esprit d’un ancêtre, ce n’était jamais un portrait mais une simple évocation.

Le devin, c’est un homme à qui l’on demande d’établir un contact avec les puissances invisibles dans le but de connaître l’avenir ou d’influer sur son déroulement. Le consultant n’est pas toujours un homme du peuple. Tout roi, tout chef en exercice, avait son ou ses devins qui, tout en jouant le rôle de conseillers, donnaient poids et autorité aux décisions prises. Celles-ci émanant de la volonté des divinités, étaient supposées contribuer au bien-être de la population entière et s’imposaient d’autant plus facilement. Le devin faisait partie de l’équipe dirigeante.

Pour connaître l’origine des diverses difficultés que rencontre tout un chacun, dans les villages ou les cours royales, on s’adressait au devin. Le devin écoute le consultant, pose des questions pour se faire une opinion puis rattache le problème à une divinité négligé, un culte mal accompli…Il accomplit des rites pour tenter d’obtenir le résultat désiré. Souvent des objets de puissance sont créés.

Le devin est un intermédiaire entre le visible et l’invisible. Il possédait généralement dans sa case où il recevait ses consultants des statues associées aux esprits avec lesquels il disait avoir des contacts. Ces œuvres ne représentaient pas une divinité, n’étaient pas des idoles, elles servaient de reposoir, de support à des génies ou esprits désireux de s’intégrer au monde des vivants.

Presque partout, le devin fait appel à des procédés divinatoires. Si les procédés sont différents l’objectif reste le même. Souvent des animaux crédités de contact avec les divinités (souris, renards, mygales…) sont observés et l’on interprète leur action comme étant un message… Parfois des statues sont frottées et l’on en déduit une réponse négative ou positive.

Le devin peut avoir un statut de prêtre, il se contente d’indiquer la cause du mal, poser le diagnostique que le guérisseur devra appliquer. Il est aussi fréquent qu’il soit à la fois guérisseur et devin, soit voyant, médium, spécialiste de la magie… En principe, il s’agit toujours de magie « blanche », soit bienfaisante. Le devin ne doit pas s’adonner à la sorcellerie, soit la magie « noire », à buts malfaisants. La frontière est mince entre ces deux pratiques de la magie. Le devin guérisseur peut être tenté de passer de la première à la seconde. Cependant même s’il n’est pas coupable de l’avoir réellement fait, il peut faire l’objet d’accusations de la part de la communauté et encourir les menaces des mauvais sorciers furieux de voir dévoilés leurs secrets. Ainsi, une des raisons qui explique que les sculpteurs représentent les êtres humains avec moins de réalisme que les animaux est issu de la crainte de se faire accuser de pratique de magie noire en représentant fidèlement une personne vivante.

Comment devient-on devin ?

  • En étant appelé par les esprits, ce qui peut se manifester par une crise de possession, de folie. Après l’apparition en rêve d’un esprit, à la suite d’un accident ou d’une maladie. Souvent ainsi, les personnes qui souffrent de difficultés psychologiques peuvent appelées à devenir devin passant du statut d’inadapté potentiel à celui de notable.
  • Le plus souvent, la pratique de la magie s’hérite. De père en fils, de mère en fille. Celui-ci, après avoir participé à de nombreuses séances de divination et de guérison, pourra le pratiquer seul.
  • En achetant ce savoir. Mais le prix a beaucoup de chances d’être exorbitant et ne dispense pas le prétendant de passer un rite d’initiation complet avec mort symbolique puis renaissance. Le maître faisant passer à l’élève toutes une série d’épreuves pour tester ses connaissances et sa résistance psychologique.

Les guérisseurs utilisent des médecines, mélange de substances variées d’origine végétale et animal. Ces substances sont contenues dans des réceptacles et divers reliquaires. Ce peuvent être de simples sacs de peau ou de tissu, des cornes, fixées par exemple sur les statues Songye. La statue peut aussi détenir une cavité interne comme chez les Bembe. Les fétiches à clous Yombé ou Vili portent une charge ventrale fermée par un miroir…

Le devin utilisait les procédés propres à son ethnie pour prescrire à son consultant de faire réaliser par un sculpteur un objet destiné à le protéger, lui, sa famille ou son village. Le devin ne sculptait généralement pas lui-même, il donnait à son client des indications très précises à transmettre au sculpteur. Une fois ce travail réalisé, l’objet rituel ne prenait vraiment toute sa valeur qu’après avoir été rempli ou recouvert de substances magiques par le devin qui, pour finir, le consacrait en accomplissant certains rites ou un sacrifice. C’est donc uniquement après cette étape ultime mais capitale que l’objet magique ou la statue était supposé capable de jouer son rôle défensif.

Vie et mort des sculptures :

Alors, tel que l’on l’a vu précédemment, l’art africain a souvent un but religieux, il est donc parfois surprenant de voir des sculptures anciennes négligées pour la plupart.

Cela est vrai en particulier des masques, qui ne sont d’ordinaire habités par l’esprit qu’au cours des cérémonies. Entre temps ce ne sont que de vulgaires bouts de bois. Ainsi certains masques Dogon ne sont-ils utilisés qu’une seule fois, puis ensuite délaissés, ils se détériorent. Ils sont ensuite récupérés de nos jours pour être vendus à des collectionneurs, qui apprécient leur état de dégradation, gage d’ancienneté et d’authenticité.

D’autres sculptures seront abandonnées si elles ne remplissent pas leur fonction. Ainsi, les statues fétiches des Batéké peuvent être désacralisées en enlevant les remèdes contenus dans la cavité abdominale. Le prêtre garde alors la statuette chez lui et la remplit avec un médicament destiné à un autre client. Il existe ainsi pour les Batéké une forte distinction entre une statuette pourvue de remède, appelée Butti, et une autre qui en est dépourvue, soit qu’elle n’en ai jamais eu, soit qu’elle n’en ait plus, appelée alors Tege.

La sculpture africaine dans son cadre en Afrique

Contrairement à L’Occident, où l’objet d’art est exposé en permanence aux regards de tous, certaines sculptures africaines ne sont vues que part un groupe d’Initiés.

La plupart de ceux qui s’intéressent à la sculpture africaine n’ont pas l’occasion de la voir in situ et ne se forgent une opinion que d’après les expositions. Un musée ne possède en général que la partie en bois des masques et les présente avec un éclairage qui ne fait ressortir qu’une seule interprétation. Les masques sont faits pour être vus en mouvement. Il arrive fréquemment qu’entre deux masques, celui qu’on tient dans la main qui semble le moins beau, sera le plus spectaculaire sur un danseur costumé. Il est très important de voir un masque porté pour se faire une idée de ce qu’il exprime, car il est facile de se tromper entièrement si on le voit isolé. Pour apprécier l’œuvre telle qu’elle a été conçue par l’artiste, il faut la voir en mouvement, si possible en hauteur et à la lumière tremblante des torches. Isoler un masque revient à le sortir de son contexte car il fait partie d’un ensemble (costume, danse, musique) et ce n’est que dans son rapport à ces différents éléments qu’il s’anime et devient habité par l’esprit. Les musées utilisent de plus en plus des vidéos pour présenter les masques, mais ce dispositif louable ne fait passer qu’une partie de l’atmosphère désirée : il manque encore, l’excitation, le respect, la peur même.

Non seulement de nombreuses statuettes ne sont pas faites pour être vues couramment, mais de plus beaucoup de masques africains ne se voient pas même portés. C’est le cas de tous ceux qui se portent face vers le ciel et cachés par une collerette. Combien les ont admirés dans des musées en essayant de ressentir l’émotion qu’ils dégagent, alors qu’ils ne sont pas faits pour être vus ? La mascarade est dirigée vers l’esprit, non vers le spectateur !