Authenticité de l'art africain: idées vraies, idées fausses en Afrique noire
Authenticité de l’art africain: idées vraies, idées fausses.
Ces propos sont issus du livre:
« REFAIRE L’HISTOIRE – Les collectionneurs africains et les canons de l’art africain » paru en novembre 2011 aux éditions « 5 Continents » et écrit par Sylvester Okwunodu Ogbechie.
« …Une nouvelle approche de l’art africain, ouvrant la voie à de futures études, pour changer de regard sur l’art africain… »
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L'auteur: Sylvester Okwunodu Ogbechie est diplômé de la Northwestern University, est professeur associé d’histoire de l’art africain à l’université de Californie de Santa Barbara. Auteur de livres sur l’art africain, il a été Getty Fellow et Consortium Professor. Ses recherches ont été publiées dans de nombreuses revues spécialisées internationales et il est aussi consultant pour d’importants musées dans le monde.
L’évolution du regard et l’authentification de l’art africain par les occidentaux: D’abord la contemplation d’une sensibilité primitive, de simples curiosités, puis des œuvres d’art dans la première moitié du 20ème siècle. Idée Vraie
Le déracinement et l’appropriation de l’art africain par le monde occidental: vrai. Les collectionneurs et musées occidentaux se sont appropriés les masques africains et autres objets en les dépouillant de leurs matériaux additionnels, les masques étant dissociés des autres éléments du costume. Ils ont été nettoyés, polies, placés sur des socles et sous des spots, ils ont été transformés en sculpture. Déracinés de leur contexte indigène et culturel, les objets africains ont acquis une nouvelle identité muséale occidentale qui les a réduits à des formes sculpturales basiques.
Une conception occidentale de l’esthétisme et de la valeur artistique des objets africains très différente de celle des africains : vrai. Les collectionneurs américains et européens ont imposé une esthétique moderniste à l’art africain pour mieux l’intégrer à l’histoire de l’art occidentale. Les amateurs occidentaux se sont mis à accorder leur préférence à des objets qui privilégient l’abstraction, des lignes épurées et des surfaces lisses. « Le canon de l’art africain défini par les préférences esthétiques occidentales continue d’influencer les études sur l’art africain, en excluant activement de ses centres d’intérêt différentes sortes d’objets d’art. ».
A chaque ethnie un style artistique précis et homogène: faux. L’intervention coloniale, pour des raisons d’ignorance et de simplification à imposé des identités ethniques arbitraires avec des styles artistiques homogènes. Les fréquents mouvements de populations et de biens culturels à travers les frontières et le commerce relatif à la production artistique ont été négligés par les études anthropologiques. De plus, « très souvent on ne peut déterminer avec précision si l’objet d’art est issu de sa culture originelle supposée, d’autant plus que la plupart des objets africains collectés au cours de la période coloniale ne sont accompagnés d’aucune information précise sur leur contexte d’origine ». Cela a abouti à l’idée simpliste que chaque ethnie avait un style artistique propre et précis et que les objets qui ne rentraient pas dans des cases connues étaient susceptibles d’être des faux.
Les africains n’ont jamais accordé une dimension artistique aux objets qu’ils fabriquaient, ces derniers avaient uniquement à leurs yeux une valeur sociale, religieuse. Il n’y a pas d’artiste pour les africains. Cette affirmation est souvent vraie, mais pas toujours. Il existait parfois une compétition d’une rudesse importante et permanente entre les clients africains pour s’approprier les services d’un artiste réputé et se servir de ses œuvres pour accroître leur prestige. Il existe quelques artistes africains réputés ou ateliers qui démentent l’idée largement répandue que tous les artistes africains indigènes étaient de simples producteurs d’objets d’art anonymes. Exemples: les sculpteurs Yoruba Arowogun (Areogun) d’Osi-llorin (1880-1954) et surtout Olowe d’Ise (1873-1938). Ce sont des créateurs connus et admirés.
Les africains n’ont jamais collectionné les objets d’art africains: faux. Olowe d’Ise (1873-1938) entre autres comptait parmi sa clientèle des membres de la famille royale et de l’aristocratie qui rivalisaient d’ardeur pour acquérir ses œuvres en aussi grand nombre que possible. Les élites africaines ont coutume de collectionner depuis longtemps les œuvres de grands artistes pour soigner leur image. Il existe actuellement en Afrique des collections d’art africain dont les pièces soutiennent largement la comparaison avec celles qui existent en Europe et aux Etats-Unis. Au Nigéria, notamment, « à Lagos, il existe des collections importantes et dignes d’intérêt appartenant à des africains, qui regroupent de remarquables spécimens de l’art indigène traditionnel et de leurs formes contemporaines ».
Pourquoi y a-t-il de grands collectionneurs d’art africain en Afrique comme Akinsaya à Lagos au Nigéria ? Ils collectionnent principalement parce qu’ils aiment l’art africain et parce que les œuvres d’art africaines les remplissent d’admiration et les rendent fiers d’être africains. « Akinsaya veut attirer l’attention des classes moyennes sur la persistance de la culture africaine à l’ère contemporaine. ». « Il est convaincu qu’il ya beaucoup à faire pour accroître l’engagement des africains dans l’analyse de leur héritage culturel, …, afin que les spécialistes occidentaux du domaine cessent de faire des suppositions fantaisistes sur l’art de l’Afrique. » Il reste encore beaucoup d’œuvres d’art indigènes authentiques, qu’il serait légitime de décrire, d’étudier et d’estimer équitablement, et de nombreuses œuvres d’art plus modernes, produites dans différents contextes, et susceptibles de prendre de la valeur à l’avenir.
Pour être authentique, selon les occidentaux, une œuvre d’art africaine doit avoir été fabriquée pour être utilisée au sein des cultures africaines. Elle doit manifester cette utilisation par ses caractéristiques de surface (la patine) : faux. Où classe-t-on, en effet, les objets africains commandés par des africains à des artisans renommés pour enrichir leurs collections et leur prestige. Cf : ci-dessus. De plus, « il est impossible que toutes les pièces des vastes collections occidentales, détenues par les musées et les particuliers aient été, à un moment ou un autre, utilisées exclusivement pour des rituels indigènes ou dans des contextes sociaux africains. ». Enfin la patine et l’usage de pigments naturels pour teinter les œuvres d’art, attestant l’ancienneté, sont des notions occidentales pas toujours justes. Ainsi en témoigne le travail du grand sculpteur Olowe (1875 – 1938) qui a peint plusieurs œuvres majeurs avec des couleurs vives de peintures modernes du commerce importées. Il arrive par ailleurs que les africains repeignent leur masques et statues pour les rendre plus belles et efficaces durant les cultes.
Il n’existe plus d’œuvres d’art africaines de valeur dans les villages d’Afrique. Toutes les œuvres d’intérêts sont déjà dans les musées et collections occidentales depuis la période coloniale: faux. Les collectionneurs africains continuent à acheter des œuvres d’art de la plus haute qualité en quantité respectable à des marchands africains réputés qui emploient des « runners » qui sillonnent l’Afrique, qu’ils connaissent parfaitement, à la recherche de ces objets. Pour ces grands collectionneurs d’art africain, comme Akinsaya, « la définition canonique de ce qu’est une véritable œuvre africaine est un objet fabriqué par un artiste traditionnel et utilisé par des personnes d’origine indigène pour leurs rites culturels ou cultuels, ou d’en d’autres contextes de la vie traditionnelle. Dire que toutes les œuvres d’art africaines se trouvent en Occident et ont été récoltées avant 1960 contribue à valoriser financièrement tout ce qui est en occident et à déprécier tous les objets équivalents détenus depuis plusieurs générations par des africains en Afrique.
La colonisation a marqué un coup d’arrêt à la production d’œuvres d’art indigène de qualité en Afrique: faux. « L’idée d’un déclin général des arts africains dû au contact avec les Occidentaux, qui date du début du XXe, a la vie dure ». L’importante collection de 600 pièces de Monsieur Akinsaya à Lagos au Nigéria, qui sert de base à l’étude du livre « Refaire l’histoire », « démontre que les cultures indigènes continuent de produire de nouvelles formes d’art, que l’on retrouve dans divers contextes politiques, sociaux et rituels. Les pièces de la collection Akinsaya vont donc des formes classiques d’art indigène, … , à des objets d’art très révélateurs de l’émergence de la domination coloniale, telle cette sculpture représentant un auxiliaire africain de l’armée britannique (à voir dans ce très beau livre illustré et argumenté par de nombreuses et magnifiques photographies) ou encore ces représentations d’officiers coloniaux en moto. Ces sculptures datent du début du XXè siècle, démontrant l’impact de la modernité sur l’art indigène de l’époque . « D’autres pièces de la Collection Akinsanya montrent que la colonisation britannique du XXè siècle n’a été qu’un simple évènement sur une longue liste de rencontres locales et internationales qui ont façonnés l’art de l’Afrique depuis des temps immémoriaux. ». L’art du Niger est « marqué par des siècles d’échanges entre ses différentes populations indigènes et avec les Européens depuis le XVè siècle ». « L’un des principaux aspects de cette interaction a été le mélange racial entre les populations locales et les marchands et marins européens, ce qui a conduit à la valorisation de la peau claire chez de nombreux peuples du delta du Niger ». « Toutes ces influences se reflètent dans les œuvres d’art de la région. Akinsaya, « pour avoir vu les défilés costumés et la production yoruba dans son enfance, sait que les œuvres indigènes nigérianes abondent dans de nombreux endroits et que beaucoup de ces objets sont encore utilisés. Par ailleurs, il pense que les objets d’art plus récents, produits pour remplacer ceux qui ont été perdus en raison de la colonisation et des vols répétés, ont aussi leur propre valeur artistique et démontrent la capacité de l’art à affronter les pires bouleversements : certaines de ces œuvres, à coups sûr, sont tout à fait dignes de figurer dans une collection. ».
Imprégnés par une vision romantique, voire condescendante, d’une société africaine en déclin, les occidentaux refusent de prendre en compte les œuvres d’art contemporaines, ayant artificiellement et unilatéralement arrêté l’horloge de l’histoire de l’art africaine lors de la colonisation. Ils refusent de considérer que depuis des siècles et encore actuellement, l’art africain est en mouvement, qu’il subit des changements et que par conséquence il est important de prendre en compte les transformations de style que connaissent les objets contemporains.
Le Bénin est un autre exemple précis illustrant que la créativité et l’authenticité de l’art africain n’est pas altérée par les relations même intenses entre un pays africain et un pays occidental. « Le royaume du Bénin a été l’un des acteurs majeurs des échanges transatlantiques et l’un des principaux partenaire commerciaux de plusieurs pays d’Europe, à commencer par le Portugal, dont les contacts avec le royaume remontent à 1486. Les princes du Bénin partaient étudier au Portugal dès le XVI è siècle et le royaume faisait commerce d’ivoire et d’autres ressources naturelles avec les Portugais…Un peu plus tard Le Bénin a participé intensément au commerce des esclaves en tant que principal pourvoyeur sur les marchés occidentaux. Jusqu’à l’invasion britannique de 1897, il est resté l’une des plus importantes sources de matières premières pour les usines d’une Angleterre alors en voie d’industrialisation. Les rois du Bénin présidaient à l’importation de grandes quantités de cuivre et de bronze venus d’Europe sous des formes diverses, que les artistes de la cour ont utilisé pour créer des bustes commémoratifs et plus de 900 bas reliefs, destinés à la décoration intérieure du palais royal ». L’expédition punitive britannique au Bénin de 1897 s’est accompagnée de la mise à sac de Benin City et des objets de bronze, de laiton et d’ivoire accumulés pendant cinq siècles d’histoires, un trésor inestimable qui constituait les archives royales de l’histoire du Bénin. « Un siècle plus tard, les arts de la cour du Benin sont devenus les parangons de la créativité et de la qualité de l’art africain. » On ne peut pas dire que les occidentaux aient fait la fine bouche en considérant que l’art du Bénin avait été perverti par les relations longues et étroites de plusieurs siècles avec les pays occidentaux !! L’art du travail du bronze a survécu à l’occupation britannique. Les techniques se sont modernisées et des fonderies de Benin City ont produit une vaste gamme de sculptures dans le style traditionnel. Certaines de ces œuvres sont même apparues dans des collections occidentales comme des exemples authentiques de l’art canonique du Benin. La méthode de production reste la fonte à la cire perdue ainsi qu’elle se pratique depuis le XIVè siècle. De nombreux fondeurs sont des descendants des membres fondateurs de la guilde des fondeurs de bronze. Ils ont adapté leurs œuvres aux styles et aux discours de l’art contemporain après avoir suivi une éducation artistique dans différentes institutions académiques. Las, ces œuvres d’art remarquables, datant la plupart de 1900-1970 (à partir de 1970 les sculpteurs du Bénin ont commencé à signer leurs œuvres) qui se trouvent réalisées en continuation avec le patrimoine artistique traditionnel du Benin avec quelques innovations ont été considérées comme des répliques ou de vulgaires copies. Ces pièces ont connu pourtant un grand succès auprès des étrangers et aussi auprès des intellectuels nigérians de la classe moyenne qui se mirent à les collectionner pour affirmer leur identité afrocentrique, fondée sur un héritage de créativité africaine.
L’étude de l’art africain et la définition des styles canoniques des différentes ethnies ne se fait que sur la base des œuvres détenues en occident : vrai. « L’étude de l’art africain se conduit essentiellement en Occident, où les débats sur l’authenticité et la valeur de l’art africain se construisent autour d’un petit nombre d’objets qui circulent en boucle dans un système clos de musées, de marchands d’art, de collections privées et de salles de ventes ». Il existe en Afrique, dans les collections des africains, des œuvres d’art de valeur qui bousculent les typologies de styles des ethnies africaines définies en Occident sur la base des œuvres qui y sont détenues. On découvre en Afrique suffisamment d’objets « qui ne peuvent rentrer dans les typologies nettement définies en occident pour que l’on puisse en déduire soit que les influences du passé n’ont pas été assez bien étudiées, soit qu’il existe des artistes aventureux qui tentent d’explorer des combinaisons hardies des traditions du passé et de leur propre inspiration. » L’existence d’objets qui s’éloignent des archétypes connus ne vas pas nécessairement à l’encontre de leur authenticité.








